dimanche 8 juin 2014

Kaliningrad : une menace militaire ? par Arnaud Labat

Après l’implosion de l’empire soviétique, suivie de l’adhésion des pays baltes à l’Union européenne et à l’OTAN, l’enclave russe de Kaliningrad, base de la Flotte soviétique  durant la guerre froide, a suscité un regain d’intérêt stratégique et militaire pour la Russie. De fait, la décision des États-Unis de déployer un bouclier antimissile en Europe a donné lieu à de virulentes passes d’armes entre la Fédération de Russie et l’Alliance atlantique, lesquelles ont parfois été assorties de menaces nucléaires. Mais l’enclave de Kaliningrad représente-elle une menace réelle d’un point de vue militaire ou n’est-elle qu’un outil supplémentaire dans la stratégie russe ?

Kaliningrad, une position stratégique 

Depuis le démembrement de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) en 1991, l’Union européenne ne cesse de s’élargir vers l’Est. Dès lors, la région de Kaliningrad, séparée du reste de la Fédération de Russie et progressivement encerclée par de nouveaux États membres, a suscité un regain d’intérêt de la part de Moscou. Jusqu’en 1991, Kaliningrad est une région militaire stratégique soviétisée, interdite à toute présence étrangère, Terra incognita (Tétart, 2007) considérée comme une menace par l’Europe. D’une superficie de 15 100 km2 et peuplée de moins d’un million d’habitants, la région est située entre la Pologne au sud, la Lituanie au nord et la Biélorussie à l’est.

En un peu plus d’une décennie, lorsque la Pologne et les États baltes ont adhéré à l’Union européenne, l’importance stratégique de Kaliningrad a radicalement été modifiée ; elle est devenue source de préoccupations, tant pour l’Europe que pour l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). En dépit des difficultés économiques et sociales et des conditions de vie précaires de ses habitants, la région possède des atouts que l’Union européenne et la Russie tentent de mettre en valeur ; son développement étant un enjeu de taille pour la stabilité de la région. Ainsi, dès son arrivée au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine propose de faire de l’oblast une « région pilote » pour les relations Russie-Union européenne.

La perception des menaces a évolué depuis la fin de la guerre froide, les réflexions sur les politiques de prévention et de sécurité ont contribué à créer une nouvelle relation entre les États. L’Europe, dans le but de sécuriser ses frontières, aide financièrement la région et l’OTAN, sous couvert des États-Unis, crée le Conseil OTAN-Russie (COR) servant de cadre pour une coopération sur les enjeux sécuritaires. Ainsi, les liaisons terrestres de Kaliningrad avec le reste de la Russie et les nouveaux pays riverains font l’objet de rudes négociations lorsque, en vertu des accords de Schengen, les frontières de l’enclave deviennent des frontières extérieures de l’UE. L’Europe évoque alors des craintes d’ordre sécuritaire et les visas constituent un sujet sensible et d’une grande valeur symbolique (Nies, 2002). Dans le même temps, les relations avec l’OTAN virent à la confrontation lorsque l’Organisation décide d’accroître sa capacité de défense antimissile, la Russie y voyant là une menace à son encontre. De fait, plus la région baltique se rapproche des structures occidentales, plus les tensions diplomatiques et politiques entre la Russie et l’Ouest sont susceptibles de s’intensifier.
En effet, l’adhésion de la Pologne à l’OTAN (1999) et des trois pays baltes (2004) cristallise les inquiétudes de la Russie qui voit dans cette recomposition du continent européen une source de ressentiment à l’égard de ces pays ayant jadis appartenu à l’empire soviétique. Outre les craintes liées à la « dé-russification » des populations lorsque ces pays ont adhéré à l’Union européenne, les Russes considèrent comme une agressivité de la part de l’OTAN le fait de mettre en place, à leurs frontières, des patrouilles de surveillance de l’espace aérien balte. Néanmoins, la Russie souhaitant retrouver une place à sa mesure dans l’espace européen, elle adhère à l’Axe OTAN-Russie créé en 1997 et complété en 2002 par la création du Conseil OTAN-Russie. Cet axe visait à mettre Moscou sur un pied d’égalité avec tous les membres de l’Alliance atlantique et de l’associer à ses activités.

Vers une nouvelle course aux armements ?

La guerre d’Irak est venue dégrader ce partenariat qui a depuis traversé une passe difficile. La Russie s’oppose notamment à la présence d’un bouclier antimissile américain (ABM) proche de ses frontières, réduisant de facto son potentiel dissuasif. Ainsi, avec l’isolement de Kaliningrad, la dissolution du Pacte de Varsovie le 1er juillet 1991 et la délimitation de nouvelles frontières, de nombreux changements militaires sont intervenus dans la zone baltique et y ont modifié les données géostratégiques.

En août 2008, le conflit entre la Russie et la Géorgie a révélé le mauvais état des forces armées conventionnelles russes, affaiblies par un équipement et un matériel obsolètes et des financements irréguliers. Dès lors, le président Dmitri Medvedev a entrepris une grande réforme de l’armée russe et a annoncé un vaste plan de modernisation à l’horizon 2020. Cette réforme prend en compte les « nouveaux risques », tels que l’élargissement de l’OTAN à ses frontières ou dans sa zone d’influence, la prolifération des armes de destruction massive, la lutte pour les ressources énergétiques et le terrorisme international. La Russie entend ainsi se positionner, entre autres, en puissance régionale influente en mer Baltique. La Flotte de la Baltique basée à Kaliningrad, rêvant d’une seconde jeunesse, va profiter de ce programme de modernisation de l’armée russe. Avec l’intégration des pays baltes, la Flotte a perdu 1 400 kilomètres de côtes maritimes, 116 000 soldats et 85 000 militaires à Kaliningrad qui disposent néanmoins de véhicules modernes capables de supporter des têtes nucléaires. Dans l’enclave, la Russie envisage de mettre à niveau deux aérodromes ; la Flotte russe sera également dotée de quatre avions amphibies de type Be-200 polyvalents pour des missions de reconnaissance, de recherche et de sauvetage. On assiste donc, proche de la zone occidentale et des pays membres de l’OTAN, à un renforcement des capacités militaires de la Russie à Kaliningrad. Ainsi, Moscou poursuit la reconstruction de ses forces armées, une façon pour elle de garder la haute main sur le secteur, de même qu’une présence en mer Baltique.

En 2010, le Sommet de l’OTAN à Lisbonne, auquel le Président Dmitri Medvedev était invité, a posé les bases d’un partenariat stratégique « modernisé ». Les défis de sécurité restent primordiaux pour les deux partenaires qui s’accordent pour une coopération plus large sur la défense antimissile de l’OTAN. En matière de prévention des attaques terroristes aériennes, le dispositif de coopération sur l’espace aérien possède deux centres de coordination : Varsovie et Moscou. L’une des stations de coordination locales pour la Russie, basée à Kaliningrad, a participé à l’opération Vigilant Skies 2011 visant à prévenir des attaques terroristes aériennes civiles. De son côté, la coopération scientifique dirige une mission d’études sur les déversements d’hydrocarbures en mer Baltique et s’intéresse tout particulièrement au site de Kaliningrad, gravement pollué par des déchets militaires. Enfin, la division des ressources humaines chargée de la réorganisation des forces armées, a largement contribué à la réinsertion et à la reconversion du personnel militaire russe de l’oblast de Kaliningrad.

Cependant, en dépit de ce réchauffement des relations, lorsque le Président Barack Obama, en août 2013, diffuse un communiqué laissant entendre que des armes chimiques ont été utilisées par le régime syrien de Bachar el-Assad contre son opposition, les relations se distendent de nouveau. Par la suite, d’autres désaccords émergent : l’Iran et aujourd’hui, l’Ukraine. La radicalisation des positions entre l’Union européenne, les États-Unis-OTAN et la Russie devient une source d’inquiétudes pour la diplomatie. Elle l’est également pour les Kaliningradois qui assistent à la remilitarisation de l’enclave au gré des conflits.

 Un risque tangible de déstabilisation de l’oblast ?

Face à l’ingérence américaine dans le système de défense européen, la Russie a mis en service, dans la région de Kaliningrad, une station radar de type Voronej en riposte au déploiement du bouclier antimissile américain en Europe. Ce nouveau radar, entré en service en 2013, contrôle l’espace aérien et spatial du pôle Nord à l’Afrique du Nord et détecte les missiles à 6 000 km à la ronde. De leur côté, les États-Unis et l’OTAN, après avoir remanié le projet initial, poursuivent leurs intentions, ce qui pèse lourdement sur les relations Russie-Union européenne.

Le radar Voronej de Kaliningrad, © RIA Novosti
Le débat trouve son origine en 1972 lorsque les Présidents Nixon et Brejnev signent le Traité ABM (Anti-Ballistic Missile Treaty) limitant le déploiement d’une défense contre des attaques de missile balistique aux États-Unis et à la Russie. Mais après les attentats du 11 septembre 2001, l’Administration de George W. Bush fait valoir que le traité AMB de 1972 n’est plus adapté aux menaces contemporaines et se retire unilatéralement pour mettre en œuvre une nouvelle stratégie de défense plus active : un bouclier antimissile contre les missiles de longue portée. Ainsi, le déploiement initial d’une capacité de défense antimissile – National Missile Defense – est programmé à l’horizon 2004-2005 ; il doit comprendre des intercepteurs terrestres et maritimes, des missiles sol-air Patriot de nouvelle génération (médiatisés lors de la guerre du Golfe) et des capteurs déployés sur terre, en mer et dans l’espace. Outre la protection du territoire américain, les États-Unis ont également prévu de sécuriser leurs alliés européens contre une éventuelle agression extérieure par l’installation de dix intercepteurs en Pologne et d’un radar en République tchèque de façon à se rapprocher au plus près de ce que les États-Unis nomment les « États voyous » (Iran, Corée du Nord, capables selon eux d’actions imprévisibles contre la civilisation occidentale). Une seconde phase 2010-2015 prévoit l’extension du programme grâce auquel les États-Unis pourraient être en mesure de détruire en vol plusieurs centaines de missiles balistiques et ainsi s’assurer une position dominante.

Pour la Russie, le bouclier antimissile américain constitue une grave menace, ce projet étant ressenti comme dirigé contre elle. Dans une démarche d’apaisement, le Président Obama effectue un revirement en annonçant en 2009 l’abandon du projet de bouclier antimissile voulu par le Président Bush. Il propose la mise en place d’un dispositif plus « léger » et mieux adapté aux menaces actuelles et consistant à déployer, en quatre phases, des intercepteurs de missiles terrestres et maritimes mobiles SM-3 [1]. Cette décision constitue un message fort de conciliation adressé à la Russie et ce nouveau projet, visant à protéger les territoires et les populations des pays européens contre d’éventuelles attaques de missiles balistiques, est officiellement présenté par les États-Unis et l’OTAN lors du Sommet OTAN-Russie de 2010 à Lisbonne. La Russie fait part de son désaccord, en particulier sur la militarisation des anciens pays membres du Pacte de Varsovie. Ce déploiement est considéré par Dmitri Medvedev comme la « pierre d’achoppement » des relations russo-américaines et menace de déployer à son tour des missiles dans l’enclave de Kaliningrad, proche des pays membres de l’Alliance atlantique. Le projet est tout de même réaffirmé par les États-Unis au Sommet de Chicago en 2012 et ce, malgré l’opposition constante de la Russie. Ces démonstrations de force suscitent de vives inquiétudes en Russie qui se dit prête à détruire les installations occidentales, ses missiles Iskander installés à Kaliningrad étant capables de neutraliser les plateformes de lancement américaines terrestres ou maritimes.

Cette réactivation du projet a soulevé une nouvelle opposition de la Russie. Lors du Sommet de Chicago, les 28 chefs d’État et de gouvernement ont indiqué que la première phase du projet étant terminée, trois autres étapes sont prévues à l’horizon 2020. La principale pomme de discorde provient de la deuxième étape du bouclier qui prévoit, sous contrôle américain, l’installation d’un très puissant radar en Turquie, de missiles SM-3 embarqués sur des frégates en Méditerranée et d’intercepteurs en Roumanie et en Pologne.

Dès 2011, en réponse au danger que représente le bouclier américain en Europe, le Président Medvedev a dévoilé une liste de mesures parmi lesquelles figurent l’implantation d’une station radar et de missiles de type Iskander à Kaliningrad, opérationnelle en 2014. Lors d’un déplacement à Kaliningrad en novembre 2011, il ajoute :

« [j’]espère que nos partenaires occidentaux considéreront cette mesure comme la première preuve attestant que notre pays est prêt à donner une réponse adéquate à la menace que représente le système de défense antimissile pour nos forces stratégiques nucléaires » [2].
 
De son côté, le vice-ministre russe de la défense annonce qu’« une démarche russe visant à contrer le système de défense antimissile américain sera entreprise au fur et à mesure des évènements ». 

La mise en place d’un bouclier antimissile, à proximité des frontières de la Russie, menace effectivement son potentiel stratégique.  Les Russes ont manifesté une vive opposition en faisant valoir que le système de défense américain aurait un impact négatif sur leur dissuasion nucléaire et qu’il susciterait une nouvelle course aux armements. On pourrait toutefois déceler dans cette position un revirement politique et considérer que la Russie reconnaît le bien fondé du bouclier antimissile lorsque Vladimir Poutine propose, dans le cadre d’une coopération Russie-OTAN, d’utiliser la station radar russe en Azerbaïdjan ; proposition refusée par l’OTAN.

Dans ce contexte, la population de Kaliningrad craint une remilitarisation de l’enclave et son gouverneur, Nikolaï Tsoukanov, met en exergue les obstacles au développement économique et touristique de la région. Des militants de « Russie unie » ont manifesté devant le consulat de Pologne contre l’installation d’une base antimissile dans ce pays voisin. Les pays baltes, de leur côté, s’inquiètent d’une militarisation modernisée de l’enclave. Néanmoins, il faut relativiser car, si la modernisation de l’armement dans la région de Kaliningrad est bien réelle, l’adaptation de l’armée vieillissante de la Fédération de Russie nécessite d’énormes budgets  programmés au-delà de 2020.

Jusqu’à la révélation en décembre 2013 par les journaux russe Izvestia et allemand Bild, la Russie n’avait pas officialisé l’opérationnalité de la station Voronej. Une nouvelle escalade médiatique s’est engagée lorsque l’OTAN s’est subitement préoccupée de l’apparition de ces missiles aux frontières de l’Union européenne. La Russie a confirmé que face à ce dilemme de sécurité, elle était effectivement en mesure de contrebalancer le bouclier antimissile en Europe, que le déploiement à Kaliningrad de batteries d’Iskander « ne constituait pas une violation des traités internationaux » et d’ajouter que « sur le territoire russe, nous déploierons des missiles là où bon nous semble » [4].

Les pays baltes et la Pologne se sont également émus du risque encouru par ce nouveau rapport de force. La principale raison de leur adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN concernait leur sécurité vis-à-vis de la Russie. La hantise d’une réminiscence du passé les inquiète au point que, face à la démonstration de force de la Russie en Ukraine en mars 2014, l’OTAN a envoyé quatre avions de chasse de type Rafales français pour assurer la surveillance de l’espace aérien. Pour autant, le risque de confrontation semble peu probable dans la zone. Kaliningrad apparaît comme un outil dans la diplomatie de ces acteurs et la question de l’enclave russe au sein de l’Union européenne est probablement surdéterminée par d’autres facteurs qui semblent plus fondamentaux pour les uns comme pour les autres.

[1] Standard Missile-3, utilisé depuis des navires en mouvement contre les missiles balistiques.
[2] Déclaration du Président Dmitri Medvedev à Dounaïevo en visite dans la région de Kaliningrad, le 25 novembre 2011.
[3] Discours d’Anatoli Antonov, vice-ministre de la Défense, à Kaliningrad le 25 novembre 2011.
[4] Déclaration de Sergueï Choïgou, Ministre russe de la Défense, devant les étudiants à l’Université technologique Tsiolkovski (MATI), le 19 décembre 2013.

mardi 3 juin 2014

La Revue militaire française (1869/70-1875 et 1921-1936), par Julie d'Andurain

L’ancienne en 1869-1875 : la revue du corps de l’état-major

Considérée comme un Recueil mensuel de technologie, d’art et d’histoire militaires, la première version de la Revue militaire française apparaît en janvier 1869. Rédigée principalement par des officiers, elle est dirigée par E. Noblet, imprimeur liégeois déjà spécialisé dans l’édition de la littérature militaire – celle de l’Ecole polytechnique notamment -  par son association avec l’éditeur Baudry.
 D’esprit très positiviste, la revue a pour but initial de vulgariser le goût des études scientifiques militaires à une époque où le corps de l’état-major, censé produire une réflexion intellectuelle, est fortement contesté. Il l’est d’abord par la nature même du corps qui est relativement fermé et, de ce fait,  jalousé par les autres corps qui s’en sentent exclus. Mais il l’est aussi en raison même des travaux qui ne sont pas toujours très bien perçus pas le monde militaire lui-même. L’armée française reste en effet encore à cette date plutôt hostile à la formation intellectuelle des officiers au point qu’il n’existe pas de véritable réflexion stratégique ou doctrinale.
J. E. Colson
Il n’est donc pas sans intérêt de constater que très vite après sa première publication en janvier 1869, la Revue militaire française, patronnée par le maréchal Niel et son chef de cabinet le général Joseph Emile Colson, éminente figure du corps d’état-major, est rejointe par des officiers d’état-major tels que le lieutenant-colonel Gustave d’Andlau, bientôt général - qui allait en tant que sénateur s’intéresser à la réforme du corps d’état-major -, le chef d’escadron Ch. Fay mais aussi les capitaines A. Samuel et Keilin, Jules Bourelly. Ils travaillent de concert avec des officiers des armes savantes - le génie principalement - et des médecins. Très vraisemblablement donc, leur objectif consiste pour partie à justifier leur rôle et démontrer l’intérêt des études sur la guerre légitimant ainsi le corps d’état-major. Si la revue s’arrête en 1870 en raison de la guerre franco-prussienne, elle tarde à être de nouveau publiée – elle réapparaît seulement en 1875 – en raison, officiellement, de l’occupation du territoire.
Officier d'état-major
Durant la courte vie de la première mouture de Revue militaire générale, les auteurs présentent essentiellement soit des rapports de la commission militaire française (comme sur l’Exposition universelle de 1867 ) soit des résumés des conférences régimentaires, soit enfin après 1870 les conférences du ministère de la Guerre où il est déjà question, près de vingt ans avant Lyautey, du rôle social de l’armée (articles du capitaine Toureng). Si à l’origine, les études relèvent plus du renseignement et de l’observation des armées étrangères plutôt que du retour d’expérience, une évolution apparaît en 1875, date à laquelle la nécessité de la réflexion introspective se fait sentir. C’est particulièrement sensible pour les analyses portant sur la guerre de 1870-1871 ou celles sur l’Algérie, territoire qui cesse d’être regardé sous un angle politique pour n’être perçu désormais que selon une approche militaire, l’influence de l’insurrection de 1871 étant là évidente.
La Revue militaire française réapparaît brièvement en 1875, à un moment où le corps d’état-major connaît une ultime réforme (1873) avant sa disparition définitive en 1880. Sans doute trop corporatiste, elle disparaît finalement face à la concurrence d’autres revues militaires généralistes, Le Spectateur militaire, le Journal des sciences militaires ou la Revue militaire de l’Etranger.

La moderne en 1921-1936 : La revue des brevetés ?

En juillet 1921, une nouvelle Revue militaire française réapparaît chez l’éditeur Chapelot (puis Berger-Levrault). Publié avec le concours de l’état-major de l’armée, elle absorbe en réalité trois autres revues, Le Journal des Sciences militaires né un siècle plus tôt, la Revue militaire des Armées étrangères (qui avait elle-même succédé à la Revue militaire de l’Etranger en 1899) et la Revue d’Histoire, revue de la section historique de l’État-major de l’armée née en 1899, lesquelles avaient toutes cessé de paraître au début de la Grande Guerre.  Dans le cadre de la sortie de guerre, il s’agit donc de faire renaître une revue militaire destinée à l’élite politique et militaire du pays afin que celle-ci soit « exactement renseignée sur l’évolution future de la puissance des autres États, de posséder des données précises, contrôlées, sur l’enchaînement des causes et des effets au cours de la lutte mondiale qui s’achève à peine », d’aider enfin ces élites à prendre leurs décisions en connaissance de cause.
 Au vrai, le principe consistant à réhabiliter trois revues n’est pas totalement exact puisqu'en réalité, la Revue militaire française était déjà « depuis 1904 le super-titre du Journal des sciences militaire ». Il s’agit donc simplement de faire revivre le meilleur de ce qu’avait produit l’armée entre 1870 et 1914 tout en orientant davantage l’écriture vers deux grandes catégories d’analyses : les études de renseignement transmises par le 2e bureau et les analyses du Service historique. La méthode suivie consiste à reprendre la structure imposée par le Journal des sciences militaires (des articles de stratégie ou de tactique signés par les meilleurs plumes du moment, des travaux tactiques suivis d’une rubrique « le mois militaire » et d’une chronique de l’étranger, enfin un bulletin bibliographique présentant un très large éventail de périodiques), tout en cherchant par ailleurs à éviter la dispersion des publications qui avait été la règle juste avant la guerre. Il apparaît donc clairement qu’au sortir de la Grande Guerre, la hiérarchie militaire remet en ordre son dispositif de publications en faisant en sorte d’en maîtriser davantage les tenants et les aboutissants.
Doumenc
Très rapidement, les officiers brevetés qui écrivaient jusqu’alors dans leurs revues d’armes respectives (infanterie, artillerie, génie, troupes coloniales) trouvent là l’occasion de dépasser leurs appartenances catégorielles mais la Revue militaire française se fait une règle de ne pas apparaître trop corporatiste en ne faisant pas état de leur passage par l’Ecole de guerre (seuls Normand, Janssen, Lancon et Charbonneau ont droit à la mention breveté). Or, la plupart des auteurs appartiennent à l’élite de l’armée de l’entre-deux-guerres que ce soit Gamelin, de Gaulle, Doumenc, Delmas et il ne fait de doute pour personne que la revue sert de tribune aux plus hautes instances militaires françaises de l’entre-deux-guerres, à quelques exceptions près (Pétain). Pour les autres, chacun peut développer son point de vue : Armengaud, Lançon et Meynier écrivent en faveur de l’Afrique, du Maroc et du transsaharien ; Aublet, Camon, Chédeville, Doumenc Vauthier sont davantage spécialisés sur les questions techniques telles que la mécanisation, l’artillerie, l’utilisation des chars et la motorisation des armées en général ; Bernis écrit pratiquement exclusivement sur le renseignement. Enfin, Larcher, Carrias, Pugens apparaissent davantage comme des historiens de l’armée. En résumé, la Rmf constitue un outil de recherche indispensable pour toute personne qui souhaite comprendre l’évolution de l’armée française (et des armées étrangères) durant l’entre-deux-guerres.


Des étudiants du bureau Recherche du CDEF ont participé à un programme de référencement de revues militaires si bien que les 1044 références de la Revue militaire française sont désormais accessibles sur le site du CDEF : www.cdef.terre.defense.gouv.fr.


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