samedi 19 octobre 2013

La métamorphose des éléphants- 7 Les flux d'idées

Les évolutions reposent donc largement sur la qualité des flux d’informations. Voyons cela de plus près.

1-La première question qui se pose est de savoir qui dispose des meilleures informations pour déceler des problèmes et proposer des solutions.

En première approche, on dira qu’en temps de paix, les informations issues du « front virtuel » ont longtemps surtout été accessibles par les institutions chargées de la réflexion,

par exemple l’Ecole supérieure de guerre en France à la fin du XIXe siècle ou les directions d’armes du ministère de la guerre, ou le Grand état-major allemand, puis les institutions chargés d’écrire la doctrine, parfois les mêmes mais pas nécessairement.

A partir des données du front virtuel décrit plus haut : comptes rendus des grands exercices, des attachés militaires à l’étranger, des missions qui l’on qualifierait de retour d’expérience, etc. Les unités de combat n’ont que partiellement accès à ces informations et ne sont que faiblement incitées à les utiliser pour s’adapter.

2-En temps de guerre, les informations pertinentes étaient surtout le fait des unités tactiques qui, comme les grands reporters, sont au plus près des évènements et dans ce cas sont beaucoup plus incitées à s’adapter, ne serait-ce que pour réussir les missions ou simplement survivre. Problèmes et solutions se rejoignent alors parfois aux petits échelons, sinon ils remontent la voie hiérarchique.

Dans cette configuration, le moteur de l’évolution est dans la  Doctrine en temps de paix et plutôt dans la Pratique en temps de guerre. Cette dichotomie est source de tensions.

3-Cette tension survient souvent lors des débuts de guerre lorsque les unités de combat s’aperçoivent qu’elles « savent » (ou qui croient savoir car elles n’ont souvent qu’une vue parcellaire des choses) et  l’ « armée d’en haut » qui leur apparaît toujours en retard ou décalée, surtout si on est dans une situation de guerre tout à fait nouvelle.

En avril 1915, le parlementaire et lieutenant d’infanterie Abel Ferry écrit dans un rapport : « La guerre de tranchées, toute de détails n’a été ni prévue, ni étudiée. Les grands états-majors l’ignorent, ils n’y ont pas vécu, ils n’y ont pas commandé ». Quelques jours plus tard, dans une note lue au conseil des ministres, il conclut : « Il y a lieu de faire pénétrer en haut l’expérience d’en bas». [FERRY, Abel, Carnets secrets 1914-1918, Paris, Grasset et Fasquelle, 2005, pp. 36-37]

Notons que le processus s’inverse aussi lorsqu’on passe du temps de guerre au temps de paix. Cela peut-être également source de tensions

comme avec ces cavaliers qui arrivent en 1919 à Saumur pour suivre les stages qu’ils n’ont pas pu suivre et à qui on dit qu’ils vont apprendre la vraie guerre et doivent oublier la parenthèse malheureuse et aberrante qu’ils viennent de connaître.

4-Ce schéma se complique lorsque vous avez deux armées parallèles

comme par exemple pendant la guerre d’Indochine avec une armée qui se bat en Extrême-Orient et une autre qui se prépare à une nouvelle guerre continentale.

5-Vous notez aussi que j’ai parlé de ce processus au passé. On peut en effet se demander si avec toutes les informations disponibles aujourd’hui, un simple lieutenant n’en sait pas autant ou n’est pas capable d’en savoir autant ou presque que le chef d’état-major des armées.

6-Un autre aspect important est celui de la déformation des idées transmisses par rapport aux observations et idées initiales. Bien souvent, c’est la manière dont sont organisés les rapports entre les différents échelons de commandement qui conditionne la qualité de l’information qui transite par les différents flux montants mais aussi descendants lorsqu’il s’agit de faire appliquer par tous des idées nouvelles.

7-D’une manière générale, les régimes autoritaires ont certaines facilités à contrôler le flux descendant des ordres ; en ce qui concerne le flux montant des informations, on constate une différence notable entre le flux issu du « front virtuel » et celui du front réel du temps de guerre.

L’armée et la marine japonaise procèdent à des analyses remarquables avant la Seconde Guerre mondiale. En revanche, dès que les ennuis commencent à partir du milieu de 1942, les généraux japonais, pourtant d’un immense courage physique, témoignent d’une grande lâcheté refusant le plus souvent de rendre compte de leurs difficultés. Le haut commandement impérial est ainsi très mal informé sur les problèmes concrets rencontrés par ses unités et peut donc difficilement y apporter des réponses. L’emploi d’une structure parallèle de surveillance (les commissaires) est le procédé le plus souvent utilisé pour faire face à ce problème.

On pressent aussi avec cet exemple japonais, l’importance de la culture dans la circulation des informations.

8-Du côté des armées démocratiques, le problème est souvent inverse. Les comptes rendus sont plus honnêtes, il est en revanche plus difficile de faire appliquer des ordres qui choquent trop les unités ou la hiérarchie (parce qu’ils heurtent des valeurs profondes en général).

            On a déjà évoqué le cas du règlement d’infanterie de 1875

En 1917, Pétain, général en chef, ordonne aux armées de s’organiser défensivement en profondeur. Il faut pourtant attendre la fin du mois de mai 1918 et l’écrasement de la VIe armée du général Duchêne, qui avait refusé d’appliquer cet ordre, pour que la nouvelle doctrine s’impose.

9-Notons, là encore, l’importance de la culture y compris dans ces armées démocratiques.

L’analyse des comptes rendus français de la Première Guerre mondiale témoignent d’une grande honnêteté et d’une grande liberté de ton mais qui reste dans le système culturel français. Le devoir exige de dire la vérité au chef mais pas de l’humilier en exposant les difficultés au grand jour.

Les Américains sont beaucoup plus libres dans leur expression et ont peut lire actuellement des textes de jeunes officiers très critiques sur leur engagement en Irak par exemple.

10-Notons aussi, et cela est lié aussi à la culture, l’importance des perceptions et notamment des premières perceptions

Lorsque les Britanniques ont employé les chars pour la première fois sur la Somme en septembre 1916, le discours allemand a consisté à dénigrer ces armes « inhumaines » et peu efficaces. Les parades sont donc restées très limitées jusqu’en 1918 et les premiers engins allemands ne sont apparus qu’à la fin de la guerre, en reproduisant les défauts initiaux des Alliés.

Les analyses sérieuses sur la guérilla irakienne furent entravées jusqu’à l’automne 2003 par l’idée qu’il ne pouvait s’agir que des derniers feux de nostalgiques de l’ancien régime. Plusieurs mois précieux ont ainsi été perdus.

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