vendredi 18 octobre 2013

La métamorphose des éléphants- 6 Le modèle de la corbeille

Dans une armée parfaite, la grande roue de l’évolution tourne vite et dans la bonne direction. Les écarts entre le résultat observé et le résultat attendu sont peu importants et font l’objet de corrections immédiates et adaptées. Dans les armées réelles ce n’est évidemment pas aussi simples.

1-En premier lieu, les problèmes (« contradictions non résolues » selon Mao) ne sont pas forcément visibles et les solutions par forcément audibles. Ceux qui identifient les problèmes n’apportent pas toujours de solutions. Ceux qui proposent des solutions sont rarement des décideurs, car ces derniers sont généralement trop occupés et éloignés des problèmes pour les voir. Il faut donc attendre que les décideurs soient au courant des problèmes et qu’ils aient des occasions de rencontrer des porteurs de solution. Il faut ensuite que les solutions soient mises en œuvre. Tout cela peut prendre beaucoup de temps, à tel point que le problème a parfois disparu lorsque la solution est mise en application.

Cela peut survenir de l’inertie des grands programmes d’armement

L’infanterie française s’est ainsi organisée autour d’un lance-missiles, l’Eryx, conçu pour l’affrontement contre les puissantes colonnes de chars du Pacte de Varsovie. Le problème étant cependant que cela s’est fait après la disparition du Pacte de Varsovie. L’avion Rafale est de la même façon un merveilleux tueur de Mig mais sans Mig à tuer.

Cela peut venir aussi d’une mauvaise circulation de l’information, c’est-à-dire que les flux de problèmes, de solutions et de décisions ont du mal à coïncider. Dans ce cas, il se peut que l’on maintienne des décalages et des contradictions non résolues pendant très longtemps

Dans les années 1880, l’infanterie adopte des règlements qui imposent le retour à l’ordre serré sur le champ de bataille au son du tambour alors que toutes les armées européennes, dont la France avec le Lebel, se dote de fusils dont le pouvoir létal, au moins quatre fois supérieur à leurs prédécesseurs, rend suicidaire toute idée de mouvement en ordre serré. Il y a contradiction mais il faut attendre le règlement d’infanterie de 1904 pour la voir se résoudre.

Les premières déclarations sur l’inadaptation des troupes à cheval sur le théâtre européen datent de l’apparition des armes à canons rayés au milieu du XIXe siècle. Les unités à cheval françaises perdurent pourtant jusqu’en 1940 alors que le problème de leur emploi sur le champ de bataille moderne européen n’a pas été résolu.

2-Dans ce cas, il faut un révélateur pour mettre en évidence le problème et accélérer le processus de décision. Dans le meilleur des cas, le révélateur survient en temps de paix à l’observation des guerres étrangères.

L’affrontement du Merrimac et du Monitor en 1862, qui démontre d’un coup l’écrasante supériorité des navires cuirassés sur les navires en bois.

Il faut par exemple la guerre des Boers (1899-1902) pour que les décideurs voient la puissance de feu des fusils modernes.

Mais souvent le révélateur est un désastre

Les premiers combats de la guerre du Kippour en octobre 1973 dans le Sinaï mettent en lumière la vulnérabilité des chars israéliens utilisés seuls et de manière dispersée face aux moyens antichars des Egyptiens, pourtant parfaitement connus.

C’est aussi un des secrets du miracle de la Marne. Fin août 1914, lors de la bataille des frontières, les armées françaises découvrent l’inadaptation de leur pratique à la puissance de feu moderne.

Dans les deux cas, Kippour et la Marne, les révélateurs permettent de mettre en avant des porteurs de solutions qui n’avaient été écoutes jusque là et les innovations se diffusent très vite permettant d’inverser la situation.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire