vendredi 11 octobre 2013

La métamorphose des éléphants- 5 Exploration et exploitation

1-Il ressort de ce qui a été dit précédemment qu’il existe plusieurs temps. Dans une première phase, lorsqu’une doctrine s’impose, elle devient d’un seul coup difficilement contestable car elle est (normalement) adaptée à la situation en cours et elle initie une période de mise en œuvre qui, pour être efficace, souffre peu la contradiction. C’est le temps de l’action qui succède au temps de la réflexion.  Celle-ci est cependant toujours nécessaire mais dans un cadre institutionnel et dans le sens de l’exploitation, c’est-à-dire du perfectionnement du paradigme dominant.

La période du début des années 1970, une fois fixées la doctrine de la dissuasion et la vision stratégique gaullienne, correspond à une telle phase. Le « monde » est bien expliqué et pour reprendre l’expression de Lord Kelvin à la fin du 19e siècle, les successeurs n’ont plus qu’à ajouter des chiffres après les virgules.

Cette phase d’exploitation n’exclut pas les évolutions mais celles-ci sont incrémentales.

2-Puis arrive fatalement un moment où le paradigme n’est plus pertinent et toute la difficulté est alors de le réfuter alors que ceux qui l’ont mis en œuvre et parfois conçu sont encore au pouvoir. Cette seconde phase est donc celle de la contestation et la lutte entre la pensée institutionnelle et la pensée non-institutionnelle, seule à même de proposer des alternatives à un paradigme de plus en plus défaillant.

3-Une troisième phase commence lorsqu’il a été prouvé que le modèle en cours n’est plus adapté. Pour faire un parallèle avec la notion de crise économique, on se trouve dans une situation de c’est-à-dire une rupture d’équilibre entre les ressources employées et les résultats obtenus ou, dans le cas militaire, que l’on espère obtenir. En d’autres termes, l’outil militaire n’est plus vraiment adapté à ce qu’on lui demande. Pour poursuivre cette analogie, on sait depuis notamment Schumpeter et de Kondratiev, que l’équilibre économique est rendu profondément instable par l’introduction permanente de nouveautés techniques et sociales. Plutôt qu’à un développement continu on assiste donc plutôt à une succession de cycles de croissance, issus généralement d’une révolution technique, et de stagnations, résultats de la décroissance du rendement des innovations. Le déblocage est alors obtenu par une nouvelle allocation des ressources qui permet une nouvelle révolution.

4-Le sentier suivi ne va plus dans la bonne direction mais encore faut-il savoir où aller et cela demande l’exploration de voies nouvelles. On passe alors du connu, largement implicite, à l’exploration du nouveau, forcément explicite. Le monde des idées prend le pas sur le monde de la Pratique et à l’intérieur même de ce monde, les idées originales se développent au détriment des idées simplement incrémentales. La pensée non institutionnelle et les débats prennent alors une grande ampleur

C’est le cas des Lumières militaires après la guerre de sept ans, après la défaite de 1870, dans la période 1909-1914 après la politique des Radicaux et la montée des périls ou encore dans les années 1950, après le désastre de 1940 et lorsqu’il faut s’adapter simultanément à la guerre froide et aux conflits de décolonisation.

Cette période d’exploration permet de dégager un corpus de pensée dominant qui devient alors le nouveau paradigme.


4-Toute la difficulté est le passage de l’exploitation à la contestation, c'est-à-dire lorsqu’il s’agit de prouver que le modèle dominant n’est plus adapté. En France, cela signifie souvent d’attendre que le principe d’autorité s’incline devant le principe de la « patrie en danger ». Toutes les idées accumulés et non exprimées, à condition qu’ils y en aient, peuvent alors se déverser brutalement comme lorsqu’un barrage se rompt. Un bouillonnement intellectuel succède alors à une phase de disette qui permet, s’il n’est pas trop tard, des rétablissements spectaculaires. Typiquement, la bataille de la Marne.

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