mercredi 9 octobre 2013

La métamorphose des éléphants-4 Le problème de la réfutabilité des doctrines

1-Une difficulté particulière survient lorsque les problèmes rencontrés contredisent fondamentalement la Doctrine en vigueur. On se trouve alors dans un cas de figure assez proche de celui d’une observation qui contredit une théorie scientifique, on parle alors de césure épistémologique. Si la théorie parvient à résoudre l’anomalie, elle s’en trouve renforcée, si elle n’y parvient pas c’est qu’il faut changer de théorie.

Lorsque le mouvement d’Uranus ne correspond aux équations, on émet l’hypothèse à partir de la théorie qu’il existe une planète inconnue. La découverte de l’existence de Neptune, par le calcul puis l’observation, confirme les théories de Newton

En revanche, en 1882 on découvre que le mouvement de la planète Mercure n’est également pas explicable par la théorie de Newton mais celle-ci ne parvient pas à résoudre le problème

Selon Karl Popper, cette observation négative signifie immanquablement que la théorie n’est plus valide et qu’elle doit être remplacée par une autre. Pour Popper, il arrive forcément un moment où une théorie est réfutée (c’est d’ailleurs ce caractère de réfutabilité qui en fait une théorie scientifique et non un dogme religieux), ce qui impose un dépassement et fait progresser la science. On passe ainsi de la physique d’Aristote à celle de Newton puis à celle d’Einstein.

Dans le domaine militaire également, il arrive aussi fatalement un moment où une Doctrine est réfutée par les faits. Il faut noter que cela n’est pourtant pas paru forcément évident pour les premiers penseurs doctrinaux de la fin du XIXe siècle, qui dans l’esprit positiviste de l’époque, pensaient avoir découvert des lois et des principes éternels de la guerre.

La résistance des théoriciens Français qui ont élaboré la première doctrine de campagne (opérative ?) à la fin du XIXe siècle, comme Foch et surtout Bonnal, est d’ailleurs telle que leur paradigme doctrinal n’est finalement pas dépassé mais remplacé par des théories largement non-scientifiques (l’offensive à outrance).

2-La Première Guerre mondiale donne de bons exemples de ce processus de réfutabilité popperien.

Pendant l’année 1915 le paradigme dominant prétend qu’une victoire rapide et décisive est possible si on perce le front allemand à l’aide d’une attaque massive poussée à fond (doctrine de l’attaque brusquée). Cette doctrine est appliquée sans succès au cours d’une série d’offensives d’ampleur croissante jusqu’à celle de Champagne en octobre qui place l’armée française au bord de la rupture. La doctrine de l’attaque brusquée ne fonctionne visiblement pas et il faut trouver autre chose.

Un débat à lieu et la vision de Foch s’impose. Elle ne remet pas en cause l’idée de bataille décisive mais escompte l’obtenir par une offensive très méthodique (doctrine de la conduite scientifique de la bataille, CSB), enchaînant préparation d’artillerie et attaque d’’infanterie sur chaque position ennemie. Cette doctrine est mise en œuvre sur la Somme au deuxième semestre 1916 mais sans parvenir au succès escompté.

La CSB est abandonnée au profit d’une nouvelle forme d’attaque brusquée plus moderne prônée par Nivelle et qui échoue à son tour en avril-mai 1917.

Pétain est alors nommé au commandement des armées françaises et met en place une nouvelle Doctrine qui abandonne l’idée de bataille décisive au profit de la défense en profondeur dans la défensive et d’un martelage du front dans l’offensive.

3-Dans cet exemple de l’armée française, on constate un changement de doctrine à peu près chaque année et qui s’accompagne presque toujours d’un changement des hommes, à la manière d’un processus politique avec une majorité dominante et une opposition.
La « majorité » domine tant qu’elle a raison et n’est remplacée que lorsqu’elle a tort (ce qui suppose de démontrer cet échec, ce qui n’est pas évident surtout en temps de paix). Un autre paradigme, nourri à l’extérieur de l’institution (qui ne se conteste jamais elle même), s’impose alors jusqu’à être lui-même réfuté.

On est là, après le 1er niveau d’autocorrection, le 2e niveau d’amélioration de la Doctrine, en présence d’un troisième niveau de changement, lorsque c’est la doctrine elle-même qui doit être remplacée.

4. Après le positivisme militaire estimant que les lois scientifiques sont intangibles, quitte à estimer comme Lord Kelvin que les scientifiques n’auront plus rien à découvrir aux XXe siècle, puis le popperisme, considérant que les théories doivent être remplacées une fois réfutées, on a observé que finalement que les théories pouvaient perdurer quoique mises en défaut.
5 . On a observé également que des théories, comme la mécanique quantique et la relativité générale, pouvaient être également valables chacune dans un champ mais difficilement compatibles entre elles.
Il en est de même dans le monde militaire surtout si la Doctrine ancienne n’est pas clairement mise en échec sur le terrain comme par exemple lors du désastre de la 8e armée américaine face aux Chinois en Corée en novembre 1950, des premiers jours de la guerre du Kippour dans le Sinaï pour les Israéliens ou, plus cinglant encore, du désastre française de mai 1940.
La menace très forte du Pacte de Varsovie, et avant elle de l’Allemagne, orientait prioritairement les doctrines vers le combat horizontal de haute intensité entre bras armées des Etats. A partir de 1991, après l’épisode inattendu de la première guerre du Golfe, et pour reprendre l’idée des glissements stratégiques décrits plus haut, on glisse vers des missions d’interposition, de stabilisation ou de contre-guérilla qui ont toutes comme point commun de se dérouler au milieu des populations étrangères. On peut parler alors de guerre verticale ou asymétrique.
Or, ces deux formes d’opérations sont difficilement compatibles puisque  d’un côté, on vise à détruire des forces adverses clairement identifiées alors que de l’autre on s’efforce de contrôler le milieu humain dans lequel on intervient.

Ces deux formes de guerre n’obéissent pas tout à fait aux mêmes logiques et ne demandant pas les mêmes moyens et cela a introduit des tensions dans toutes les armées modernes actuelles, surtout lorsqu’il faut répartir les budgets, par exemple entre des armées de terre qui portent de loin le fardeau le plus dans ce type de conflit au milieu des populations et les armées de l’air et la marine qui ne participent que peu et privilégient donc plutôt la menace de la guerre interétatique, beaucoup mois probable actuellement mais dont les enjeux sont beaucoup plus importants.

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