mardi 8 octobre 2013

La métamorphose des éléphants-3 Le sentier doctrinal

1-Historiquement, on ne ressent vraiment le besoin d’une Doctrine qu’à partir du moment où « les choses » commencent à changer très vite autour des armées, c’est-à-dire à partir du milieu du XIXe siècle, et qu’il s’avère nécessaire de disposer de guides clairs pour gérer les évolutions.
Jusque là, les règlements sont surtout des règlements d’ordre serré et ils servent pendant toute une carrière. En France, à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, on s’aperçoit qu’il est nécessaire de changer les principaux manuels tous les 10-12 ans environ en temps de paix, mais aussi pratiquement tous les ans pendant la Grande guerre. Ce qui donne un indice de la différence de vitesse des évolutions lors de ces périodes très différentes.
2-La naissance des règlements modernes coïncide aussi avec le développement de la science moderne et notamment des sciences expérimentales dont  la recherche doctrinale va s’inspirer, initialement selon l’esprit positiviste avec son cycle : observation-hypothèse-vérification-lois.
3-En ce qui concerne les observations militaires, les plus pertinentes sont bien évidemment celles qui viennent de l’expérience réelle du combat. Or comme le soulignait le mathématicien le mathématicien Poincaré, « la guerre est une science expérimentale dont, par définition, l’expérience ne peut se faire [en temps de paix] ». Il s’agit donc de trouver des substituts à l’expérience réelle de la guerre, lorsqu’on ne la fait pas.
Les Prussiens sont les premiers à trouver la solution au milieu du XIXe siècle en mettant en place un « front virtuel » à base de simulation (kriegspiel ou grandes manœuvres), d’histoire militaire ou d’analyse des conflits en cours (retex) dont ils tirent les enseignements pertinents pour  créer une doctrine efficace. Ce système est si efficace qu’il permet à leur armée de conscription de l’emporter sur l’armée professionnelle du Second empire riche pourtant d’une expérience opérationnelle considérable.

Il sera donc copié par la plupart des armées modernes en particulier par les Américains (école navale de Newport dans les années 1930, National training center, exercices Red flag, wargames, CENTAC).

Pour faire face à la création d’armées arabes sur le modèle soviétique au début des années 1960, les Israéliens ont étudié en détail la Grande Guerre patriotique mais aussi créé une division d’exercice de type  « armée rouge ».

4-A partir de ces faits d’expérience que l’on observe se dégagent donc des hypothèses et des théories, soit un flux d’idées montantes, qui si elles s’imposent sont adoptées officiellement et deviennent une doctrine, une sorte de paradigme, comme dans le monde scientifique mais avec la force (relative) de la discipline militaire.

5-Bien entendu cette Doctrine n’est pas une pure conception intellectuelle éthérée. Elle doit tenir compte du triptyque stratégique : pour quoi faire et face à qui  (corrélation externe) ? avec quelles ressources potentielles (corrélation interne) et en se fondant sur quel outil militaire existant ?

Cet existant lui-même, sauf période de construction ou de reconstruction totale après un grand désastre comme en 1871 ou 1940, est un facteur très lourd. Une organisation militaire de plusieurs centaines de milliers d’hommes, avec des investissements en équipements qui représentent un coût très important et imprégnée d’une culture multi-séculaire est, comme un paquebot, forcément lourde à manœuvrer et il lui difficile d’effectuer des virages trop violents.

Autrement dit, compte tenu de tous ces paramètres, la définition de la Doctrine s’effectue la plupart du temps au sein de marges généralement assez étroites.

6-Mais une fois celle-ci établie, cette Doctrine, comme un paradigme scientifique, a tendance à creuser son propre sentier tant qu’elle n’est pas remise en cause. On a déterminé par le débat dans quelle direction il fallait aller. Une fois cette direction choisie (la Doctrine), on la prend. Autrement dit, on fait évoluer la Pratique pour aller dans le sens voulu et tant que l’on sait que l’on va dans la bonne direction par différents outils de contrôle, on continue. Il n’y a plus besoin de discuter.

De juillet 2007 à juin 2008, la commission de Livre blanc sur la défense et de la sécurité nationale, a réfléchi, auditionné, accepté les idées. Le 17 juin 2008, le Président de la République en a adopté les conclusions, qui sont devenues ainsi le nouveau cap, la nouvelle direction à suivre. Quelques jours plus tard, un ou plusieurs individus ont fait publier une critique de ces conclusions sous le pseudonyme de Surcouf. Ils étaient à contretemps. Ce n’était plus le temps des débats mais celui de la mise en œuvre.

Après une première phase d’apprentissage, la Doctrine est assimilée. La phase exploratoire d’élaboration de la doctrine, fondée sur l’échange des idées et le débat fait place à un silence grandissant au fur et à mesure que la Doctrine est assimilée et se transforme en habitudes. L’explicite devient implicite. Les règlements connus ne sont plus lus et il n’est plus guère besoin d’explications.

7-Pourtant insensiblement, un décalage plus ou visible se crée entre la Doctrine, cette réalité figée sur papier, et le monde réel, « bransloire perpétuelle » comme disait Montaigne. On l’a vu, la Pratique a sa vie propre, ne serait-ce d’ailleurs que parce que la Doctrine ne peut couvrir tous le champ des possibles. Comme expliqué précédemment, les unités auront tendance à diverger. De plus, le monde autour de l’organisation militaire évolue lui-aussi. De nouveaux équipements par exemple sont introduits.

8-Il est donc nécessaire de réactualiser en permanence la Doctrine, grâce au processus de contrôle ou d’analyse des faits d’expérience. Ce faisant, par ce cycle d’amélioration permanent, on accumule les habitudes et on creuse toujours le même sentier. Le déplacement y est toujours plus facile au fur et à mesure de la capitalisation des compétences mais il est aussi de plus en plus difficile d’en sortir. 

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